Contre le défaitisme de gauche

La gauche est désunie, il faut l’union à tout prix pour éviter le raz-de-marée Macron… Le défaitisme de gauche est de retour. Après la présidentielle où on nous vendait la victoire de Le Pen à tous les coins de tweet, voilà que les sondages et les pleureuses nous bassinent à nouveau à longueur de post sur la division.

La faute à qui la victoire de la droite, du centre, du PS réunis ?  La faute à Mélenchon, pardi. Le sectarisme de Mélenchon par ci, la dictature de Mélenchon par là, il est sur tous les fronts (de gauche) pour faire perdre la gauche, Mélenchon. Que le dégagisme le foudroie. Que la sardine du Vieux-Port l’avale tout cru. Et gna gna gna, et gna gna gna.

Mais elle est où la gauche ? Où plutôt, elle était où la gauche ? Au PS de Hollande et ses alliés de circonstance PCF et EELV ? Sérieusement, vous pensez que « la gauche » c’est une étiquette présentable dans les HLM et les quartiers ? Vous croyez vraiment que la gôche qui a produit Placé et Jadot, Chassaigne et Laurent, Valls et Hamon serait une opportunité à saisir de toute urgence ? Rien que ces noms suffiraient à donner une crise de dégagisme dans n’importe quelle banlieue. Et pour celles et ceux qui se trompent de colère, une crise d’urticaire lepéniste.

Ben oui, j’en ai marre d’entendre certains/es de mes amis/es oublier que la gauche et ses conneries nous ont infligés depuis trois quinquennats une purge de néolibéralisme. Chirac, puis Sarkozy, puis Hollande ne sont pas tombés du ciel. Les trois grâces de l’union de la gauche ont par leurs combines politiciennes dénuées de fond politique et leurs renoncements mesquins, leurs petits bricolages politiciens – tu me donnes telle circo je te file tel siège de sénateur – mené une véritable pédagogie de l’échec.

Il faut avoir la mémoire courte pour ne pas se souvenir de ces rabibochages sans principe aux soirs des premiers tours. Ce n’est pas la droite qui a gagné, c’est la gauche qui a perdu. Eh non, on ne prépare pas l’avenir en se préoccupant avant tout de préserver un siège de député ou un groupe à l’assemblée. Par de tels arrangements sans lendemain, non seulement on détourne les milieux populaires de la gauche, non seulement on nourrit la désillusion des quartiers, éternels laissés pour compte des promesses non tenues, mais encore on alimente la haine de la démocratie.

Alors, s’il vous plaît, ne venez pas me vendre votre salade sur la nécessité de l’union et les risques de la division dont serait responsable la France insoumise et son porte-parole Jean-Luc Mélenchon. Les mêmes qui se lamentent sur la division ne voudraient de toute façon pas de Mélenchon et de ses sectateurs de la France insoumise. Vous croyez qu’il n’y a que lui qui au fil de ces dernières décennies a réfléchi aux fautes de la gauche ? Vous croyez que le supposé populisme est la seule recette qui a imposé cette puissante volonté de renouvellement ? Encore heureux que la force du peuple existe. Aux yeux larmoyant des défaitistes germanopratins et du petit monde des militants nostalgiques des grandes heures de la gauche, le peuple ça fait populaire, populace, populisme.

Horreur, on abandonne l’analyse marxiste de la lutte de classe pour un salmigondis popu. Ces dernières années j’ai rattrapé mon retard dans ma pratique militante et beaucoup lu, y compris ce qu’a écrit Mélenchon (aveu qui suffit mille fois à discréditer mes propos, puisque je suis donc sous l’emprise du gourou). Croyez-moi ou non, c’est intelligent et revigorant. Et je n’y vois pas l’abandon de la lutte de classe mais au contraire une analyse assez fine du réel qui permet d’allier analyse des rapports de classe et combat politique.

Analyse du réel et proposition d’une stratégie politique en accord avec le temps et les évolutions de nos pays européens ne sont pas des termes contradictoires mais se nourrissent l’un l’autre car sur des plans différents. Unir les différentes couches sociales contre l’oligarchie (ou les gens contre la caste) comme objectif politique ne me paraît pas contradictoire avec le constat que la lutte de classe n’a pas disparu comme par enchantement.

La campagne de Mélenchon en 2012, puis celle plus collective encore de 2017 ont montré qu’il existe une dynamique de victoire possible. Une partie grandissante de la jeunesse et des quartiers retrouve espoir parce que, au-delà du programme L’Avenir en commun, la confiance revient dans l’action collective et politique. Sur quelles bases croyez-vous qu’il ait été possible de doubler quasiment le score de 2012 en seulement un quinquennat, sans député à l’Assemblée, sans ancrage local dans des municipalités ? Mélenchon est l’arbre qui cache aux yeux de certains la forêt d’une génération nouvelle de responsables et de militants politiques fiers de se battre – et d’accepter parfois de perdre – au nom de leurs idées.

Que cette génération nouvelle ait besoin de s’affirmer en acceptant devant les électrices et les électeurs de confronter son programme et sa stratégie avec les tenants de « l’union de la gauche » ne me paraît pas une tragédie. Au contraire c’est une chance. Les électrices et les électeurs ont besoin de savoir sur qui ils peuvent compter au premier comme au second tour, plutôt que de toujours voter au premier tour pour ses convictions et au second pour le moindre mal. Comme dirait Platini, la politique a été pendant des décennies un match où on votait à la première mi-temps pour la vraie gauche et finalement le PS gagnait à la fin. Cela ne fait pas une politique, seulement le lit douillet du social-libéralisme puis du macronisme.

Je ne vois pas au nom de quoi il faudrait éternellement perdre avec le PS des promesses non tenues plutôt que tenter de gagner avec le renouveau de la France insoumise. Faisons-le dans la clarté, stratégie contre stratégie au premier tour. Le peuple saura quoi faire au second, pour peu que l’opportunité lui soit donné. On ne battra pas toujours le FN en votant pour « faire barrage » à Le Pen. Face à la réalité dramatique des politiques menées ou acceptées au nom de l’union de la gauche, les incantations sur la menace fasciste ressemblent furieusement au conte du jeune berger qui criait au loup.

Pour ma part, je vois dans la stratégie de la France insoumise et le programme de L’Avenir en commun un profond renouvellement de la pensée politique progressiste. C’est une opportunité à saisir plutôt que se tordre les bras de douleur à la pensée de la « division ». Que chacun fasse sa campagne et accepte la confrontation. C’est le prix à payer de la démocratie, sauf à décider que ce n’est pas aux électrices et aux électeurs de trancher le débat. Mélenchon a raison sur ce point : restons unis. Les seules batailles perdues d’avance sont celles que l’on a renoncé à mener.

Robert Crémieux

Clichy, vendredi 2 juin 2017

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