
Je n’ai pas tout à fait fini de lire le texte décisif que j’ai découvert, il y a 48 h, traduit en français par la revue Grand Continent :
« Comment sauver le journalisme au temps de l’IA ?
« A Marseille, lors du Congrès mondial des médias, le président du New York Times A.G. Sulzberger a alerté sur les risques que les géants de la tech font peser sur l’information. Face à la vague de l’IA, il ouvre un chantier essentiel pour l’avenir de la démocratie. »
48 h après je n’ai pas encore vu de réaction à ce discours fondateur. Le Président du New York Times ce n’est pas n’importe qui en matière de presse. Mais son propos dépasse de loin celui d’un discours corporatiste en matière de journalisme. Il se place, à partir de la vision professionnelle qu’il a de la question, sur le plan de la démocratie et en filigrane sur celui de la culture de l’humanité.
Il pose de nombreuses questions même s’il laisse dans l’ombre la question des questions sur l’économie de marché qui rend les « géants de la tech » tout puissants. Ce qu’il dit du vol des données par les les entreprises de la Silicon Valley, venant de sa position dans le pays identifié à tort ou à raison sur celui de la liberté de la presse, a de quoi impressionner.
Citation :
-« Les entreprises d’IA ont pillé l’ensemble du corpus des œuvres originales de la civilisation dans un acte qui représente également un danger pour l’avenir des livres, des films, de la musique, de la recherche et d’une multitude d’autres domaines. Aux États-Unis, ces industries ne constituent pas seulement le cœur de la vie culturelle et intellectuelle américaine, mais un pilier de son économie et l’un de ses principaux secteurs d’exportation. À l’échelle mondiale, les professions créatives emploient plus de 50 millions de personnes qui génèrent environ 12 000 milliards de dollars de valeur économique par an. »
Le plus inquiétant dans ce qu’il dit, dans un article qui est un modèle du genre en matière de lisibilité, de pertinence, d’utilisation des sources, réside dans le fait qu’il ne s’agit pas d’une alerte récente mais que la question est sur le tapis déjà depuis plusieurs années.
Concernant le « pillage » des données accumulées par la civilisation humaine, il mentionne à raison que son journal est en procès sur ce sujet depuis déjà deux ans :
« Mais les procédures judiciaires sont longues et coûteuses : la nôtre dure déjà depuis deux ans et demi et a coûté plus de 20 millions de dollars. Comme les entreprises d’IA le savent sans doute, la plupart des organes de presse n’ont pas les ressources nécessaires pour aller en justice afin de faire valoir leurs droits. »
L’alerte a donc été déjà donnée depuis longtemps et, manifestement, les géants de la tech continuent en toute impunité. Lisant l’accumulation des arguments qu’il donne, on pourrait en conclure que la guerre est déjà perdue. Mais il ne se contente pas de crier « au loup ! ». Il ouvre des pistes pour résister. Même s’il s’adresse aux patrons de presse et aux journalistes, les voies qu’il proposent pour contrer non l’IA mais les géants de tech sont à prendre en considération dans l’ensemble des secteurs de la pensée humaine.
Quatre idées centrales :
- Défendez vos droits
- Négociez avec prudence
- Faites pression sur vos législateurs
- Unissons nos forces
Il conclue par quatre conseils pratiques, dans une optique plus journalistique :
- Utilisez l’IA à bon escient
- Misez sur le reportage original
- Expliquez pourquoi le journalisme est important
- Nous ne pouvons pas nous permettre d’être aussi naïfs cette fois-ci.
Enfin, ce grand patron de presse, qui parle aussi en capitaliste de la valeur créée par le travail journalistique, parle de la valeur créé en terme de vérité :
« Je reste convaincu de la valeur créée par les organes de presse de qualité qui se consacrent au travail difficile et coûteux du reportage original pour les lecteurs, pour les communautés, pour la société dans son ensemble. Et même pour les modèles d’IA. »
Le chantier ne fait que commencer. A.G. Sulzberger ne donne pas toutes les clés, n’ouvre pas toutes les portes dans son texte. Certaines de ses réponses sont même insuffisantes. Dans un monde dominé par « les géants de la tech » on ne peut se contenter ni de mener des procédures judiciaires, ni d’élaborer des chartes de bonnes pratiques dont les patrons concernés, pensons à Bolloré, n’ont cure. Il faut penser le coup d’arrêt à une entreprise criminelle, entreprise criminelle qui se déploie à l’échelle de tous les pays, de tous les continents.
Robert Crémieux
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